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Ce qui se passe vraiment dans le cerveau d’une victime de violence – la science du trauma expliquée

Basé sur les travaux du Dr Muriel Salmona, psychiatre spécialisée en traumatologie et victimologie.

Pourquoi une victime ne crie-t-elle pas ? Pourquoi reste-t-elle avec son agresseur ? Pourquoi semble-t-elle indifférente à ce qu’elle a vécu ? Ces questions, on se les pose souvent. Et trop souvent, elles débouchent sur des jugements injustes envers les personnes qui ont subi des violences.

La réponse n’est ni dans le caractère de la victime, ni dans un manque de courage. Elle est dans le cerveau : dans des mécanismes biologiques, universels, que la science documente aujourd’hui avec précision.

Voici ce qui se passe vraiment.

La sidération : quand le cerveau se fige

Face à une violence terrorisante, incompréhensible, qui « n’a aucun sens », le cerveau ne peut pas traiter ce qui arrive. Les violences font effraction dans la capacité de la personne à penser, à analyser, à réagir.

C’est ce qu’on appelle la sidération : une paralysie simultanée des fonctions cognitives et motrices. La personne ne peut plus parler, crier, se défendre, non pas parce qu’elle ne le veut pas, mais parce que son cerveau en est littéralement incapable. On peut le voir sur les IRM : les fonctions supérieures sont bloquées.

Ce phénomène est d’autant plus intense que l’agresseur est proche (un conjoint, un parent), que les comportements sont incohérents, ou que la situation semble impossible à fuir : plus la terreur est grande, plus la paralysie est profonde.

Les données parlent d’elles-mêmes : plus de 70 % des victimes de violences sexuelles vivent cette sidération. Ce n’est pas une exception. C’est la norme neurologique.

La dissociation traumatique : l’anesthésie d’urgence du cerveau

La sidération déclenche une cascade biologique. Face au danger, une petite structure cérébrale, l’amygdale, s’active comme une alarme et provoque la sécrétion d’adrénaline et de cortisol pour préparer l’organisme à fuir ou à se battre. Mais si aucune réaction n’est possible, cette alarme continue de monter… jusqu’à atteindre des niveaux dangereux pour le cœur et le cerveau.

Pour survivre, le cerveau fait alors quelque chose de remarquable : il disjoncte.

Comme un fusible qui saute pour protéger le circuit, il bloque l’amygdale et sécrète ses propres substances anesthésiantes : un cocktail comparable à de la morphine et de la kétamine. La douleur s’arrête. Les émotions s’éteignent. La personne se retrouve comme spectatrice d’elle-même, dans un état de dépersonnalisation intense.

C’est la dissociation traumatique.

Cet état a des conséquences concrètes et souvent mal comprises :

La victime ne ressent plus la gravité de ce qu’elle vit. Elle sait intellectuellement que c’est grave, mais c’est comme si ça ne la concernait pas vraiment. Ce n’est pas de l’indifférence, c’est une anesthésie.

Son entourage ne ressent rien non plus. Nous percevons les émotions des autres par nos neurones miroirs. Quand il n’y a pas d’émotion en face, on ne capte rien. Les proches ont alors l’impression que « ça ne doit pas être si grave », et la victime se retrouve abandonnée, non par malveillance, mais par incompréhension.

La victime devient une cible facile. Privée de ses émotions, elle ne peut ni réagir, ni évaluer le danger, ni trouver des solutions. L’agresseur peut imposer ce qu’il veut.

Et la dissociation peut durer : pas seulement quelques minutes, des heures, des mois voire des années !
Tant que le danger persiste (dans un couple violent, dans une enfance maltraitée) la personne peut rester dissociée en permanence, tolérant l’intolérable sans même en avoir pleinement conscience.

La mémoire traumatique : le passé qui revient au présent

Pendant les violences, la dissociation perturbe aussi le circuit de la mémoire. Au lieu d’être intégrés normalement dans le récit de vie, avec un début, un contexte, une date, les souvenirs restent bloqués, bruts, hors du temps.

Cette mémoire traumatique ne fonctionne pas comme un souvenir ordinaire. Elle fonctionne comme une machine à remonter le temps. Dès qu’un élément rappelle l’événement (une odeur, un bruit, un mot, une situation) elle s’active et fait revivre les violences à l’identique : les mêmes douleurs, les mêmes phrases de l’agresseur, la même terreur, comme si c’était en train de se passer maintenant.

La personne peut avoir peur d’être folle. Elle ne l’est pas. Son cerveau rejoue simplement des fichiers qu’il n’a jamais pu classer.

Ce phénomène explique pourquoi des femmes qui quittent enfin un conjoint violent peuvent aller plus mal après avoir quitté le foyer. En sécurité, elles sortent de la dissociation et c’est à ce moment-là que tout explose : les attaques de panique, les voix de l’agresseur dans la tête, la conviction de ne pas pouvoir vivre sans lui… Certaines reviennent alors vers l’agresseur, qui a le pouvoir de les redissocier et donc, temporairement, de les faire « aller mieux ». Un mécanisme tragique, parfaitement logique du point de vue neurologique.

Pour survivre à la mémoire traumatique, certaines personnes développent des conduites dissociantes : des comportements qui font monter le stress et déclenchent la disjonction du cerveau pour éviter de revivre l’événement (alcool, drogues, scarifications, prises de risque). Ce ne sont pas des signes de faiblesse ou d’autodestruction gratuite. C’est une tentative de survie face à un enfer intérieur.

Ce que la science change dans notre regard

Comprendre ces mécanismes transforme radicalement la façon dont on perçoit les victimes.

« Pourquoi n’avez-vous pas crié ? » : parce que son cerveau en était incapable.
« Pourquoi est-elle restée ? » : parce qu’elle était anesthésiée et ne pouvait pas évaluer le danger.
« Elle n’avait pas l’air si traumatisée » : parce que la dissociation efface les émotions visibles.

Ces réactions ne sont pas des choix. Ce sont des conséquences universelles, biologiques, documentées. Elles touchent toutes les victimes de violence, quels que soient leur personnalité, leur âge, leur milieu.

Et la bonne nouvelle
La mémoire traumatique se traite. Des thérapies spécialisées permettent de transformer ces souvenirs bloqués en mémoire autobiographique ordinaire intégrée, contextualisée, apaisée. Les circuits neurologiques se réparent. Les atteintes régressent.
La personne a vécu quelque chose de terrible, mais elle n’est plus condamnée à le revivre indéfiniment.

Vous n’avez pas à traverser ça seul(e)

Comprendre ce qui s’est passé dans son cerveau, c’est déjà un premier pas. Le suivant, c’est d’être accompagné par quelqu’un qui connaît ces mécanismes et qui sait comment travailler avec eux, pas contre eux.

En tant que psychopraticienne formée au RITMO (réinformation de l’information traumatique par les mouvements occulaires) j’accompagne les personnes qui portent un trauma, qu’il soit récent ou ancien, nommé ou encore flou, vers un retour progressif à la sécurité intérieure.

Si cet article a résonné en vous, si vous vous reconnaissez dans certains de ces mécanismes, ou si vous accompagnez quelqu’un qui les vit : je vous invite à me contacter pour une première consultation.

C’est un espace sans jugement, au rythme qui est le votre.

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Sources : Dr Muriel Salmona, psychiatre, présidente de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie.